La reconstruction de post-urgence est une affaire de développement

2005

Ludovic Jonard (LinkedIn)


La post-urgence est devenue aujourd’hui une période clé dans les politiques de reconstruction. La diversité des contextes d’intervention et des enjeux, les conditions sécuritaires, la pression de l’opinion publique et des média, le détournement de l’humanitaire par le politique rendent difficiles l’élaboration et la maîtrise de scénarios de reconstruction viables. Cette période supposée transitoire (ou grise) est de plus en plus élastique et augmente sensiblement la précarité des populations. Elle vient se superposer parfois à la situation classique du développement, mieux connue des acteurs de la solidarité internationale. Or, le clivage qui prévalait encore il y a quelques années entre « urgentistes et développeurs » perd de son sens et nous confronte à de nouvelles perspectives : les uns et les autres sont amenés à reconnaître et partager leurs terrains d’action et leurs méthodes de travail. C’est sur ce territoire qui faut renouveler les pratiques architecturales et urbaines dans les programmes de reconstruction, conçus comme un processus qui doit s’inscrire dans la durée. Plus nous remontons en amont dans la crise, plus nous en comprenons les conséquences. Ceci est essentiel pour répondre aux besoins immédiats, mais insuffisant pour prévoir leur évolution. Il faut décrypter les logiques et élaborer des scénarios du possible et du probable. Il faut allier la pensée du développement à celle de l’humanitaire : en période grise, il est urgent de développer.

Le financement public des opérations humanitaires est largement dominé par l’action gouvernementale et les mécanismes de financement multilatéraux. Les organisations de solidarité internationale contribuent également aux projets humanitaires, mais leurs part reste relativement modeste. Il existe donc bien une problématique du financement de la reconstruction qui passe par la question de la dispersion des moyens et de la qualité de l’expertise et des prestations et qui montre le besoin de continuité, de coordination et de planification de cette aide qui permettraient d’éviter les fractures et l’oubli progressif des crises humanitaires.

La question de la reconstruction de l’habitat est particulièrement cruciale car elle mobilise des fonds considérables et implique une stratégie territoriale complexe à cause notamment des échelles d’intervention, des niveaux d’infrastructures requis, des compétences administratives croisées. Il serait donc vain de croire qu’une opération de solidarité menée par une ONG ou une collectivité - fusse t-elle bien dotée- puisse contribuer de manière définitive à la reconstruction. En outre, il est important de reconstruire non seulement les infrastructures et les logements, mais aussi les communautés, les pratiques sociales et culturelles, finalement, ce qui constitue les conditions d’un habitat décent et viable. Il faut donc une approche graduelle mais globale de la reconstruction et concevoir des projets intégrés et transversaux.

D’autre part, il ne s’agit pas toujours de mobiliser des sommes pharamineuses pour garantir une reconstruction efficace. Les zones sinistrées ne se reconstruisent pas à court terme. Elles ont besoin, comme dans la production normale du bâti, d’un temps de maturation et de concertation, même si le statut précaire des habitants pousse à l’intervention musclée et rapide. Il s’agit là d’une contradiction apparente, mais vérifiée par l’expérience : nombre de projets de reconstruction en post-urgence sont critiqués par leur manque de prise en compte du processus de récupération, de la diversité des besoins et se révèlent rapidement inadaptés, voire rejetés. Dans l’impossibilité de planifier globalement la reconstruction, il semble difficile de prétendre résoudre une crise aiguë d’habitat dans les délais imposes par des bailleurs étrangers, préoccupes à boucler les actions dans leur propre calendrier. Or cette incompatibilité peut être contournée par des projets conçus comme des passerelles entre post-urgence et développement. Des projets qui ne s’attachent pas uniquement à construire des mètres carrés, mais qui contribuent concrètement à renforcer les capacités des acteurs, à articuler les initiatives locales, à promouvoir des solutions alternatives et surtout à montrer des processus concrets appropriables et reproductibles après le désengagement de l’aide extérieure. Ce que nous pourrions appeler projet local de reconstruction pour le développement.

Souvent, la catastrophe met à jour cruellement la situation antérieure de mal-développement et il devient très difficile de faire la part de ce qui est structurel ou conjoncturel. Il peut alors paraître opportun de ne pas reconstruire à l’identique « comme avant » , mais bien de construire l’après, en cherchant à résoudre des problèmes de développement en même temps que l’urgence. Cette approche est particulièrement pertinente pour l’habitat de post-urgence car nous connaissons trop bien « le provisoire qui dure », même dans nos pays du Nord. De plus, le coût des solutions clé en main (préfabriqués, kit modulaires, etc..) reste malgré tout élevé et réduit d’autant les chances d’un financement ultérieur d’habitat permanent. Sans parler des conséquences économiques et sociales des lotissements d’urgence qui deviennent de véritables camps stigmatises, généralement isolés de toute ressource et perçus comme des zones de perturbation. Il y a donc un nouvel espace intermédiaire à inventer, afin de répondre à la précarité de l’urgence, sans hypothéquer les chances d’une reconstruction durable.

Le modèle urgentiste repose largement sur la notion d’ingérence humanitaire, avec un interventionnisme fort qui impose des prestations standard, entraînant souvent des difficultés ultérieures pour la reconstruction, menant parfois à une dépendance accrue des populations vis à vis de l’aide extérieure. Cette approche, qui impose des modèles normatifs pour être efficace, répond assez mal aux besoins spécifiques de chaque crise et pose la question de la préparation/prévention des catastrophes, rarement integrées dans les stratégies humanitaires car jugées trop aléatoires et coûteuses par les bailleurs de fonds. Pourtant, il est essentiel de construire un dispositif permanent d’anticipation en maintenant un réseau de partenaires locaux dotés d’outils de diagnostic, de sensibilisation et de mécanismes de prévention et d’action en cas de crise. Certaines ONG d’urgence sont déjà présentes sur les sites en crise depuis des années et c’est en s’appuyant sur leurs partenaires locaux qu’elles peuvent garantir la maîtrise des problématiques socio-économiques et une adéquation technique minimale. Mais leur secteur d’intervention est parfois trop spécialisé pour concevoir une action humanitaire embrayée avec l’Avant et l’Après. L’urgence est un aléa dans le laborieux processus du développement.

On assiste cependant à une mutation de la logique humanitaire suite à la multiplication et à la récurrence des crises. L’opinion publique internationale et la société civile, de plus en plus sensibles aux questions humanitaires, exercent une pression non négligeable en soulignant le décalage entre les enjeux d’une reconstruction pour un développement commun durable et les politiques de circonstance, arbitrées par une médiatisation parfois caricaturale, où les effets d’annonce rivalisent avec les visions à court terme. Cette aide massive se concentre dans la période de crise rallongeant la liste des pays des crises oubliées par la communauté internationale. La mobilisation internationale, citoyenne et solidaire ne doit pas se résumer à un effort financier ponctuel, elle doit maintenant prendre conscience des véritables enjeux et exiger les moyens d’une politique internationale du Développement, afin de limiter les conséquences des catastrophes naturelles qui frappent inégalement les populations.

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