Les Etats-Unis d’Amérique, un pays encore en développement ?

2004

Groupe de travail : Ludovic Jonard (LinkedIn),


Cet article fait suite à une série d’interventions de A&D au MIT, à Harvard et au Rhode Island School of Design en avril 2004

Les Etats-Unis sont confrontés à une crise durable de représentation sociale et culturelle. Malgré une situation dominante, la société américaine est incapable de se penser autrement que comme victime potentielle d’un autre monde inconnu et donc menaçant. Comment expliquer que l’héritage de la Vieille Europe et la fondation d’un Nouveau Monde ait abouti à une société si refermée sur elle même, si condescendante et ignorante d’autrui ? Un monde ou la réalité n’est vécue que par procuration, dramatisée par des médias au service d’une consommation individuelle effrénée. Un monde de la négation de la mutation sociale, locale ou globale.

Identités de l’architecture


Au pays des minorité ethniques et de la discrimination positive, la question de l’identité débattue lors d’un symposium sur « Reconstruction et Identité » à Harvard ne pouvait qu’inciter à la curiosité et à l’expectative. On sembla cependant se contenir à une lecture très académique et consensuelle entre experts et connaisseurs, avec une prédilection pour le monumental et l’histoire, comme si l’identité d’une ville n’existait que par l’analyse de celui qui la dessine. Mais de quelle identité parle t-on ? de celui qui la pense ou de celui qui l’habite ?
L’identité est celle que nous voulons produire ou restituer. Reconstruire l’identité d’une ville, c’est choisir de comprendre ou de s’imposer. Une démarche inclusive consiste à s’adapter au contexte, à l’interpréter, afin de construire à partir de besoins identifiés, en respectant les diversités. Il s’agit alors de reconstruire des identités qui constituent dans leur ensemble l’unité cohérente d’une ville. Son niveau d’intervention s’attache au domestique, où l’identité se rapporte à l’échelle du bâtiment, à sa façade, au rapport extérieur / intérieur, aux usages de l’espace public et privé. C’est aussi l’échelle du citoyen, du rapport qu’il peut entretenir avec l’autorité ou les instances de décision sur son environnement bâti.
La démarche exclusive a pour obsession d’appliquer des modèles préconçus, abstraits ou systémiques, et réduire la ville à un territoire de composition formelle. Son intervention spatiale et institutionnelle consiste à vassaliser l’architecture ou l’urbanisme à l’autorité politique. Elle se traduit par l’aménagement de zones monofonctionnelles stéréotypiques qui stigmatisent la ville en parodie identitaire. Quand la ville reconstruite est étrangère ou (néo)coloniale, elle devient territoire de défoulement. L’exercice de style impose un modèle exogène qui se fonde sur l’analyse soit disant exhaustive, car scientifique, du dominant et se légitime par un discours bienveillant, paternaliste, quand il n’est pas mystique ou religieux. Dis moi qui reconstruit et je te dirai quelle ville tu habites.

La démonstration édifiante de l’implantation des colonies israéliennes dans les Territoires Occupés nous révèle une science de la topographie élevée au rang de l’Art de la Guerre. A la différence qu’il n’y a même plus besoin de police ou d’armée pour faire régner l’ordre. La puissance urbanisatrice s’en charge remarquablement. Une impressionnante série de photos aériennes nous montre l’implacable règle urbaine et typologique qui fonde l’implantation et la construction des maisons des colons. Un dispositif spatial totalisant qui fait système au point devenir un nouveau paradigme identitaire, fondé sur l’abstraction de l’Autre et sa virtualisation. Topography is identity.

La technocratie (et ses variantes techniques et technologiques) du monde meilleur est efficace, séduisante, vendable, car elle échappe à l’exigence démocratique de justice sociale. Elle utilise la fibre individualiste pour vanter la solution unique et uniforme à chacun, avec un mépris de l’intérêt collectif ou communautaire, vécu comme menaçant et contre- performant. La puissance d’un modèle étranger dominant est perçue comme un gage de réussite assuré, car déjà prouvé et validé ailleurs. Le réplicabilité devient alors affaire de capacité marchande et financière, au gré des solutions « clé en main » véhiculée par les « best practices » et s’affirme comme la manière idéale de produire la ville, ou de la résoudre, en réduisant l’architecture à un « problem solving ».
L’identité d’une ville n’est plus celle produite par les habitants, leurs usages et leur représentation, mais celle sublimée, confisquée de la propagande d’un système harmonique autoproclamé (parfois tautologique), aux vertus épanouissantes (pour ne pas dire anesthésiantes). Image is Identity.

Secteur public , privé

Ce qui frappe le visiteur novice dans la ville américaine, c’est la condition humaine de l’espace, ou inversement la condition spatiale de l’humain. Les échelles, les proportions, les fonctions sont à la mesure de la quête permanente d’un espace de consommation. Car tout se consomme et se conquiert. Il semble que l’espace public soit la portion congrue du territoire laissé au secteur public et qui se caractérise par une qualité médiocre, un service minimum, une rentabilité négative, une vocation à l’inutilité : c’est l’espace qui n’est pas encore privatisé. Autant dire qu’il n’intéresse pas grand monde. Or l’espace public, c’est la démocratie. Quand une société privatise son espace social, physique, économique, symbolique) elle annule ses chances de devenir un modèle de justice et de développement équitable. Quand elle revendique la puissance et la concentration du capital pour réguler l’espace économique, elle s’enfonce dans le cycle de la mauvaise conscience (ou mauvaise foi). Ainsi, la culpabilité d’une richesse trop mal gagnée engendre des comportements fondés sur la morale du pardon ou de la charité. On rachète ainsi littéralement la pauvreté des autres au fur et à mesure des richesses accumulées. C’est ainsi qu’un géant de la grande distribution (le bien nommé Target) peut se vanter de donner 2 millions de dollars par jour aux bonnes œuvres, à la grande fierté des consommateurs qui apprécient d’autant plus ce geste qu’ils sont eux mêmes les acteurs indirects de cette générosité : plus on dépense, plus on aide son prochain... ce système de recyclage des âmes a pourtant des limites. Il fonctionne sur un mode entropique et ignore les conséquences désastreuses de l’équilibre global de la planète. Autre exemple : plus les banlieues de condominiums sous densifiés mangent l’espace, plus ils consomment d’énergie, d’infrastructures, de routes, de services, qui représentent des investissements et coûts de fonctionnement considérables, sans parler de la pollution engendrée . Pourtant, il existe bien un rapport direct entre la production d’un espace local et son impact global qui est ostensiblement ignoré tant que le retour sur investissement n’est pas comptable de l’ensemble des coûts environnement , sociaux, économiques ou culturels. L’espace public, c’est l’espace des autres. En le marchandisant, les usagers deviennent des clients (targets), et perdent leur intégrité de personne pensante et citoyenne. (con)fondre l’espace public avec l’espace privatif, c’est croire que les fonctions collectives (sociales) ne sont qu’une somme de fonctions individuelles, qu’elles sont réductibles à des services et donc vendables. Or on n’achète pas la démocratie impunément, ni à coup de morale, ni a coup de millions. C’est bien un problème de la culture américaine qui n’arrive pas à dépasser son irrésistible besoin de convaincre avec sa bonne foi et se désespère du refus de sa bonne volonté envers les autres.

Pour une architecture dialectique, critique et socialement responsable

A la frontière mexicaine, l’architecture devient envahissante, poreuse et inventive. Tijuana saura t-elle résister à la demande globalisée, acquise au monde de l’Entreprise ou saura t-elle élaborer des stratégies de reformulation de l’espace bâti, à partir d’un diagnostic équitable et sensible des besoins. Le rôle de l’architecte est il de dépendre des décideurs ou d’être au service au habitants ? Il faut inventorier les opportunités de transformation spatiales et sociales. Les anticiper, les scénariser, se débarrasser des réflexes constructifs et conceptuels, renouveler systématiquement la démarche de projet en l’enrichissant des contradictions et des expériences diverses. Se désenclaver de la pensée égocentrique. Il faut passer du comportement d’exportateur à celui de contributeur, du marché au partenariat, mais pas celui du compromis et de la concession, celui de l’intérêt mutuel et du consensus.
En France, nous avons inventé la formule « responsable, mais pas coupable », aux Etats Unis il faudrait dire « irresponsable, mais solvable ». Comment en effet, rendre plus responsables les producteurs du cadre bâti pour que la transformation d’une société ne se fasse pas au détriment des autres, pour que les besoins individuels ne brisent pas le bien commun. Les architectes ne peuvent rester insensibles à cette impératif. Ils doivent prendre acte, rendre compte et se mobiliser pour un nouveau contrat social qui leur confère une autre légitimité : celle d’interpréter les besoins de la société et de les transformer en architecture.
Il faudra pour ce faire que l’architecte devienne citoyen pour prétendre comprendre et servir la société, qu’il renonce à l’individualité pour construire la diversité, que l’enseignement de l’architecture sorte de son académisme et travaille à inventer de nouveaux modèles de développement.

Qu’on arrête de penser (ou faire croire) que l’architecture résoudra la promesse d’un monde meilleur : c’est exactement le contraire. Ce n’est que lorsque les sociétés seront plus justes et développées que l’architecture pourra s’épanouir pour le bien de tous. De ce point de vue, il semble que les Etats Unis aient beaucoup à apprendre des (autres) pays en développement.





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